Banalité de la barbarie : civilisation et décivilisation

La France d’aujourd’hui n’est pas l’Allemagne des années 1930. Cependant, notre pays connaît, à son tour, une forte poussée décivilisatrice marquée par un effondrement du monopole étatique de la violence qui se voit contesté par des groupes violents territorialisés et communautarisés pour qui l’État n’a aucune légitimité.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur email

A l’heure où les faits de violence se succèdent en une longue litanie de la barbarie du quotidien et où la média-sphère se déchire pour savoir s’il faut laisser s’exprimer Eric Zemmour, les analyses du sociologue Norbert Elias (1897-1990) sur le processus de décivilisation paraissent plus que jamais d’actualité.


La question qui hantait le sociologue allemand d’origine juive était : pourquoi, dans les années 1930 et 1940, de si nombreux allemands avaient accepté le déchaînement de violences qui aboutirait à l’extermination des Juifs ?


Cet effondrement de la civilisation en Allemagne venait questionner de façon tragique sa thèse sur le développement des sociétés occidentales. Pour Elias, tout au long de la période moderne (du XVIe au XVIIIe siècle), une progressive pacification de l’espace social se produit grâce à l’essor de l’État absolutiste. En revendiquant le monopole de l’usage de la violence légitime, l’État moderne a contribué chez les individus à une plus grande maîtrise de leurs pulsions.


Le “procès de civilisation” est alors indissociable d’un adoucissement des mœurs liés au développement de formes “d’ auto-contrainte” qui incitent tout un chacun à refouler son agressivité et à censurer les comportements violents. A l’inverse, l’Allemagne des années 1930 se caractérise par une poussée décivilisatrice marquée à la fois par un effondrement du monopole étatique de la violence sous la République de Weimar et par un effondrement des mécanismes d’autocontrôle chez les individus.

La multiplication des faits d’agressions physiques démontre à quel point une masse d’individus a perdu toute capacité d’autocontrôle…

Frédéric Lassez


La France d’aujourd’hui n’est pas l’Allemagne des années 1930. Cependant, notre pays connaît, à son tour, une forte poussée décivilisatrice marquée par un effondrement du monopole étatique de la violence qui se voit contesté par des groupes violents territorialisés et communautarisés pour qui l’État n’a aucune légitimité. Parallèlement, la multiplication des faits d’agressions physiques démontre à quel point une masse d’individus a perdu (ou n’a pas acquis ?) toute capacité d’autocontrôle et trouve légitime l’usage de la violence physique à l’occasion du moindre conflit.


A l’inverse d’une progressive pacification de l’espace social, nous assistons à sa transformation en zones de guérillas urbaines et de violences individuelles banalisées. C’est cela “l’ensauvagement”. Le renoncement et l’incapacité de l’État à assurer le monopole de la violence légitime est ainsi l’une des premières causes de la barbarisation. Parallèlement, l’idéologie libertaire, pour qui “il est interdit d’interdire”, désinhibe le recours à la violence illégitime par une incessante remise en question des processus d’intégration de la norme, d’éducation, de transmission d’une culture et d’une identité. Comme l’avait bien compris Norbert Elias en analysant l’histoire des sociétés occidentales et de l’Allemagne, l’avènement comme l’effondrement de la civilisation sont des processus qui s’inscrivent dans le temps long des sociétés.

“Il est plus facile de détruire une civilisation que de la reconstruire.”

René Grousset


Après la deuxième guerre mondiale, dans un ouvrage intitulé Bilan de l’Histoire, l’historien René Grousset, qui tout au long de son œuvre s’était longuement penché sur la confrontation entre l’Orient et l’Occident, faisait cette remarque : “En général, aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qu’il ne se soit préalablement suicidé. Et une société, une civilisation ne se détruisent de leurs propres mains que quand elles ont cessé de comprendre leurs raisons d’être, quand l’idée dominante autour de laquelle elles s’étaient naguère organisées leur est redevenue comme étrangère.” Grousset, qui écrivait après la catastrophe collective qui avait vu l’Europe s’embraser, remarquait également que les hommes de 1945 s’apercevaient qu’il était “plus facile de détruire la civilisation que de la reconstruire”.

N’en va-t-il pas de même désormais pour le Français du 21e siècle ?


Frédéric LASSEZ

Une réponse

  1. Parallèle incisif entre histoire et actualité, les sociétés en perte de valeurs, ne sachant plus honorer leur histoire et leur culture deviennent le terreau de violences incontrôlées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

engage