Des concepts pour gagner : le cas des retraites

Notre économie et notre art de vivre pâtissent d’une grave lacune : la faible capacité de conceptualisation par rapport aux besoins dans le domaine institutionnel.
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Remontons quelques siècles en arrière, à l’époque où la paysannerie constituait le gros de la population. Comment un paysan, petit propriétaire foncier, préparait-il sa retraite ?

Primo, il n’envisageait pas de s’arrêter totalement de travailler : les « vieux » continuaient à se rendre utiles quand leurs enfants se mettaient à réaliser le plus gros du travail. L’humanité n’a pas attendu le XXIème siècle pour pratiquer la retraite progressive !

Secundo, la coutume voulait que le fils aîné prenne la direction des opérations, et entretienne ses vieux parents, en échange (si l’on peut dire, faute de mot plus approprié) de ce qu’il avait reçu d’eux : la vie, la formation de ce que, dans le jargon économique, nous appelons son capital humain, et l’héritage de l’outil de travail – terres, bâtiments, bétail.

Il ne s’agit pas là d’une spécificité française ou occidentale : Confucius, pour la Chine, concevait le devoir filial des enfants devenus grands envers leurs parents devenus âgés de façon analogue, bien entendu mutatis mutandis.

Cette organisation des échanges entre générations successives fut gravement perturbée au XXème siècle. Pour comprendre ce qui s’est passé, prenons le cas français. L’industrie et les services progressant, l’organisation familiale de la retraite fut mise hors-jeu pour une proportion croissante de la population. Les personnes âgées furent nombreuses à pâtir de cette obsolescence. Des systèmes d’accumulation de capital destiné à servir des rentes à partir d’un certain âge furent créés. Mais ces retraites soi-disant par capitalisation étaient en réalité basées dans une forte proportion sur l’endettement de l’État, endettement bien supérieur à ce qui aurait été normal pour financer les investissements publics.

L’idée de capitalisation commença donc à devenir floue : l’essentiel n’était plus de financer des équipements nécessaires à l’activité économique, si bien que ce terme engloba progressivement le financement du déficit des opérations courantes. Le simple fait de posséder une créance sur l’État fut assimilé à une richesse réelle, en dépit de tout réalisme.

Dès lors, les retraites furent envisagées d’un point de vue purement juridique, et ceci dans le cadre d’un droit psychédélique. En France, la guerre de 1939-1945 a fourni l’occasion d’effectuer un passage à une conception juridique des retraites totalement déconnectée de la réalité économique : c’est en 1941 que l’on officialisa l’attribution de droits à pension en raison du versement de cotisations immédiatement utilisées pour payer les pensions. La même évolution eut lieu dans nombre de pays : maintien d’une terminologie laissant croire à un fonctionnement par capitalisation, c’est-à-dire à une utilisation des cotisations engrangées pour financer des investissements, alors même que les sommes reçues étaient immédiatement utilisées non pour investir, mais pour payer les pensions.

Comment ériger un concept et une législation réalistes

Le principe est fort simple : on ne prépare l’avenir qu’en investissant. Et le mot investissement doit être bien compris : il ne s’agit pas uniquement de construire des infrastructures, de procéder à des recherches qui permettront de produire des biens et des services abondants et de bonne qualité ; il s’agit aussi, et même principalement, de produire … des producteurs, id est du capital humain.

Alfred Sauvy avait exprimé cela sous forme d’une simple phrase : « nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants ». En quelque mot, l’essentiel est dit : les lois qui accordent des droits à pension en raison et à proportion des cotisations payées pour l’entretien des « vieux », ces lois représentent la quintessence de la crédulité humaine, le triomphe d’une fantasmagorie juridique occultant la réalité.

Une révolution, d’abord intellectuelle, conceptuelle, puis législative, est la seule vraie planche de salut.

Jacques Bichot

Cette fantasmagorie qui est devenue loi nous plonge dans un profond désordre : rien de sérieux ne peut être fait lorsque le législateur impose de dire et de croire que ce qui est rouge est vert ! Une révolution, d’abord intellectuelle, conceptuelle, puis législative, est la seule vraie planche de salut. Nous devons donner forme de loi au théorème de Sauvy : instaurer une législation attribuant les droits à pension au prorata des investissements réalisés, que ce soit dans le capital classique ou dans le capital humain. Ce dernier pouvant être évalué environ au double du capital classique, les droits à pension seraient donc attribués à hauteur d’environ deux tiers pour la mise au monde, l’entretien et l’éducation des enfants, et d’un tiers pour l’investissement dans l’appareil productif.

Le changement à opérer est d’abord une révolution conceptuelle : une législation onirique sera remplacée par une législation réaliste. On cessera de confondre avec un investissement ouvrant des droits à pension le paiement aux aînés de ce qui leur est dû en raison de leur contribution à la mise au monde, à l’entretien et à la formation des nouvelles générations. Le proverbe « qui paie ses dettes s’enrichit » ne doit pas être pris au pied de la lettre : si vous avez emprunté 100 000 euros, remboursables (intérêts compris) en 120 mensualités de 1000 euros, au terme des dix années vous êtes quitte, vous ne devez plus rien, mais vous n’avez aucun droit à percevoir ensuite une pension jusqu’à votre mort ! La législation actuelle des retraites est aussi absurde que cela … Vient un moment où il faut avoir l’intelligence et le courage de dire Delenda Cartago, et de créer une législation des retraites enfin compatible avec le B. A. BA de la science économique.

Jacques Bichot, économiste, co-auteur de Dernière crise avant l’apocalypse, éditions Ring.

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