Didier Lemaire : le dernier tocsin

Aujourd'hui, cet homme vit sous protection policière. Il publie "Lettre d'un hussard de la République" (ed. Robert Laffont), un ultime appel au sursaut républicain.
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Au mois de mars 2018, le palais de l’Élysée reçoit une lettre alarmante portant le sceau d’un hussard noir. Il y dénonce “l’absence de stratégie claire du gouvernement pour lutter contre les causes de l’islamisme politique” qui gangrène l’éducation nationale. Deux ans plus tard, en novembre 2020, l’auteur récidive dans une lettre ouverte parue dans l’Obs : “Nous sommes au début d’une guerre par la terreur qui va se généraliser et s’amplifier parce qu’une grande partie de nos concitoyens préfère ne pas voir que c’est notre héritage qui est menacé.” Aujourd’hui, cet homme vit sous protection policière. Il publie “Lettre d’un hussard de la République” (ed. Robert Laffont), un ultime appel au sursaut républicain.

Trappes, 21 novembre 2005. Frappée par une nouvelle nuit d’émeutes, La Plaine de Neauphle s’éveille laborieusement, plombée par les émanations des voitures carbonisées. Aux abords du lycée, Didier Lemaire découvre plusieurs carcasses de véhicules garés sous les fenêtres du responsable technique de l’établissement, Alain Lambert. Poursuivi par cette odeur entêtante, le professeur de philosophie rejoint tout de même sa salle de classe où l’attendent déjà ses élèves. Les cahiers sont ouverts, le cours commence, mais un visage apparaît dans l’interstice de la porte. La proviseure l’interrompt : “Cette nuit, plusieurs cocktails Molotov ont été lancés dans la cour…” Sa voix s’assombrit : “Alain Lambert est mort.” Puis, elle referme la porte.

“Je découvre alors une forme de déni”, se souvient Didier Lemaire qui décide alors de suspendre son cours, à l’instar d’une collègue. Une seule, “comme si rien n’avait eu lieu”. Ce jour-la, le professeur se heurte aux premières lâchetés mortifères de son institution sans imaginer l’ampleur des violences auxquelles il s’exposera plus tard en dénonçant les renoncements dévastateurs de la classe politique face à la montée de l’islamisme en France.

On renonce à enseigner des choses qui fâchent, c’est pour cela que la liberté de penser recule et que l’État, censé protéger cette liberté, recule aussi.

Didier Lemaire

Au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, Didier Lemaire décide de porter la plume dans la plaie en publiant une lettre ouverte à l’adresse de ses collègues enseignants. “Combien de temps encore pourrons-nous exercer notre métier de transmission si l’État ne remplit pas sa mission ?”, les interroge-t-il. “Il y a actuellement à Trappes 400 fichés S de catégorie ‘radicalisation’ qui se promènent librement, sans compter les fichés pour terrorisme”, écrit-il encore. Les mots fusent comme des balles. Les menaces de mort se multiplient. Didier Lemaire est immédiatement placé sous protection policière : “Dés novembre, j’intègre l’idée que je peux être tué, je le comprends, mais je fais le choix de parler et il n’est pas question de renoncer à ce moment là…”

Didier Lemaire, dans le fauteuil de Livre Noir / Crédits : Jordan Florentin

“C’est un recul pour la République avant tout”

En juin 2004, l’inspecteur général de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Obin, publie un rapport sur “les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires”. Le document est enterré pendant dix ans et refait son apparition au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo. On y découvre une succession de constats édifiants sur l’accroissement du communautarisme islamiste dans les établissements à majorité maghrébine : prosélytisme, refus de la mixité, violence à l’égard des filles, injustice sociale et ségrégation “qui pousse ces jeunes au ressentiment et à la radicalisation”… A l’époque, déjà, l’inspecteur évoque des contestations provoquées par le recueillement national organisé au lendemain du 11 septembre 2001. Quinze ans plus tard, Jean-Pierre Obin revient sur ce phénomène dans un livre, “Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école” (ed. Hermann).

Samuel Paty n’a pas été assassiné pour avoir défendu la liberté d’expression, il s’agit d’un prétexte, d’une occasion ; la réelle cause, c’est que ces gens là considèrent qu’un Français, un catholique, un athée, un juif ne sont pas des êtres humains à part entière.

Didier Lemaire

Pourtant, “rien n’a changé”, regrette Didier Lemaire. En repensant à l’assassinat de Samuel Paty, l’enseignant s’émeut de l’ingérence du gouvernement et de l’irresponsabilité de l’Éducation nationale. “Il a été isolé, souligne-t-il, et depuis deux ans, la situation n’a fait qu’empirer“. Dans sa lettre adressée aux enseignants, Didier Lemaire évoquait la mort de son collègue en ces termes : “Un professeur, notre collègue, est mort du seul fait d’avoir enseigné les principes qui fondent notre république et notre histoire : la liberté de penser et son corollaire, la liberté d’expression.” Aujourd’hui, ses réflexions l’amènent à reconsidérer les causes de cet assassinat : “Samuel Paty n’a pas été assassiné pour avoir défendu la liberté d’expression, il s’agit d’un prétexte, d’une occasion ; la réelle cause, c’est que ces gens là considèrent qu’un Français, un catholique, un athée, un juif, ne sont pas des êtres humains à part entière.”

Quel avenir pour l’école républicaine ?

“L’école est devenue un self-service, elle ne joue plus son rôle d’instruire”, déplore Didier Lemaire. Le 6 janvier 2021, une enquête Ifop publiée dans les colonnes de Charlie Hebdo révélait qu’un enseignant sur deux avait recours à l’auto-censure dans leur enseignement des questions religieuses (soit 13% de plus qu’en 2019), tandis que six enseignants sur dix avaient déjà observé une forme de séparatisme en classe. “C’est très inquiétant, réagit Didier Lemaire, ça veut dire que les enseignants ont renoncé à transmettre le savoir et les valeurs républicaines, ils ont oublié qu’ils étaient en mission et que l’école est d’abord le ciment de la Nation.” Et de conclure : “C’est en tout cas ce qu’elle a été…”

“Ces deux dernières années, j’ai observé un phénomène nouveau de duplicité chez les élèves”, analyse-t-il. Ce comportement “schizophrène” se caractérise par exemple par un refus radical de participer au cours de philosophie, par incompatibilité religieuse : “Vous êtes face à des élèves avec qui vous ne pouvez plus communiquer.”

Mais Didier Lemaire ne baisse pas les bras. Après avoir publié sa Lettre et s’être exposé médiatiquement depuis un an, l’enseignant entend poursuivre ce combat dans l’arène politique, plume en main, lame au fourreau… à la hussarde.

Maud Koffler

Une réponse

  1. L’ultime tocsin, sonné par Didier Lemaire, homme debout que rien ni personne ne pourra abattre.
    Puissions-nous sortir de notre profonde léthargie et nous inspirer de son héroïque exemple ! Quant à ceux qui refusent de voir ce que leurs yeux voient ou pire, qui collaborent, qu’ils se taisent !

    Maud, grand merci à toi de cette remarquable synthèse. Tu peux être fière de ton travail !

    Bravo à vous, Livre Noir, pour la formidable tâche à laquelle vous vous dévouez sans relâche !

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