Politique

Le retour de Zemmour

6 décembre 2021
Temps de lecture : 9 minutes

Qui choisit de s’enfermer dans le hall 6 du parc des expositions de Villepinte, un dimanche, sous un ciel bas et lourd de décembre, malgré les menaces des antifas, pour écouter un candidat en baisse dans les sondages ?

12 000 personnes. 10 000 ergotent certains. 17 000 fanfaronnent d’autres. Plusieurs dizaines de milliers suivent aussi l’événement en ligne.

Pourtant, ces gens n’imaginaient rien de l’incroyable scénographie signée Olivier Ubeda : atmosphère bleutée qui transforme la grande cage vide interchangeable en univers parallèle et rassurant, traversée seulement par trois faisceaux bleu, blanc et rouge de chaque côté de la scène. Musique épique empruntée à un spectacle du Puy du Fou, le bal des oiseaux fantômes : clin d’œil un peu acide à l’absent du bocage. Tous les codes des meilleurs meetings politiques sont respectés. Journalistes et observateurs s’accordent sur le fait que l’ensemble est pro, sans accroc.

Eric Zemmour annonce le nom de son parti : Reconquête. Crédits : Maud Koffler / Livre Noir

Plus exactement, il y eut un seul accroc : la présence nuisible des antifas. Violents et perturbateurs, vociférants et manipulateurs, éternelle gangrène de la vie publique en France. Pourquoi les évoquer si ce n’est pour rappeler que la condamnation de la classe politique à l’égard de ces gens devrait être unanime ? Un candidat à l’élection présidentielle – moment sacré, acmé de notre démocratie – est attaqué physiquement, blessé au poignet, son discours est perturbé, et pas un de ses adversaires ne s’en offusque ! A Marseille, ils vandalisaient un restaurant, frappaient notre journaliste Maud Koffler. Il y a quelques jours, ils attaquaient et humiliaient une journaliste de La Dépêche, journal qui n’a pas une ligne éditoriale de droite, que l’on sache ! Prenons donc conscience que personne n’est à l’abri de cette vérole car ils sont ivres de haine et leur système idéologique n’épargnera pas même les plus modérés. Que les autorités réalisent le danger : des antifas ont cherché à pénétrer dans la salle où se tenait le premier meeting d’Eric Zemmour avec des cocktails molotov, des couteaux, de l’acide, et même une grenade : cela s’appelle du terrorisme !

Le socle

Rien, donc, pas même la brutalité des miliciens rouges, n’arrête la foule qui vient écouter l’écrivain candidat. Ce qui frappe tout d’abord, c’est la jeunesse. Une trentaine d’années de moyenne. Et alors que l’on s’attend à un public un assez bourgeois et urbain, on est frappé par la diversité des profils…

Une femme de 57 ans, de banlieue parisienne, venue de la gauche explique avoir voté Marine Le Pen en 2017. C’est son premier meeting. Elle est venue avec son fils, un peu intimidé… « Zemmour, il ne transige pas, je ne lui connais pas de faiblesses. » Un ancien commandant de sous-marin l’interrompt : « Je suis d’origine italienne, on s’est intégrés nous ! Moi je voterai Zemmour parce que j’en ai assez. Assez des gouvernements de c… molles et des Français peureux. » Retraité de la gendarmerie, domicilié à Mâcon, son voisin ajoute : « Les préfets nous lâchaient, les officiers aussi, il est vraiment temps de remettre de l’ordre et de l’autorité. » Voient-il une faiblesse dans leur candidat ? « Il faut qu’il oublie qu’il a été journaliste. Maintenant c’est à lui d’attirer ses adversaires sur son terrain. »

Eric Zemmour entouré de ses soutiens à la fin de son meeting. Crédits : Maud Koffler / Livre Noir

L’ambiance est bon enfant, presque sage, concentrée. On sent une attente : Zemmour sera-t-il à la hauteur ? On croise de nombreux lycéens, pas même en âge de voter. Beaucoup d’étudiants aussi. Qui viennent de Laon, de Nantes ou de Rouen. Un groupe vient du Poitou : quatre copains, deux qui ne votaient pas, deux qui avaient choisi Jean Lassalle. Un cuisinier, un étudiant en histoire, en éco-gestion et en socio… Ils ne voulaient pas rater ce premier meeting… Zemmour a-t-il une chance ? « Oui, on y croit. On doit y croire. »

Une femme s’agite : « Je viens des LR, mais j’ai été déçue… Zemmour, je le suis depuis qu’il est chez Ruquier. Il est intelligent, il a un franc parler, c’est pas un serpent. » Et le charisme ? « C’est un petit bonhomme, comme Sarko, et il a autant d’énergie que lui, sauf qu’il est plus franc du collier ! »

Deux potes d’enfance, d’origine maghrébine, sont venus de Lille. L’un des deux avait voté Macron. Et puis ils ont quitté l’Islam : ils sont apostats, « un bon musulman, s’il respecte vraiment les règles de l’Islam, ne peut pas être un bon Français ». Chez Zemmour, ils aiment « le discours qui sort du cœur », ils sont attachés « à leur mère patrie, la France ». Ils craignent seulement que leur idole soit parfois « un peu trop pugnace ».

Un homme de 32 ans, parisien, me dit qu’il vient par curiosité, pour voir « si Zemmour est capable de changer ».

On ne m’entend plus, la musique est lancée et donne des frissons aux aficionados du « Z », les regards se tournent vers le grand écran. La foule haletante.

La métamorphose

Les discours des soutiens s’enchaînent, un peu longuets parfois. Stanislas Rigault, le président de Génération Z, est ovationné. Paul-Marie Couteaux, ancien député européen, plume de François Fillon en 2017, brille particulièrement. Agnès Marion, figure du RN dans la région Auvergne Rhône Alpes régale la salle avec sa spontanéité. Enfin, Jean-Frédéric Poisson, qui se rallie à Zemmour et lui offre son parti politique, Via, est très clair sur la fidélité qu’il offre, et celle qu’il attend en retour.

Enfin arrive le grand moment. Battements de cœur à gros coups de basse et encéphalogramme en bleu blanc rouge à l’écran. Pression. Eric Zemmour approche et la foule se déchaîne. Personne ne se rend compte qu’il a été agressé, il semble serein. Les drapeaux s’agitent, les fans s’égosillent, beuglent, entre coups de cornes de brume et slogans. On sent, derrière l’enthousiasme, une certaine forme d’anxiété dans la salle. Un homme parle à l’oreille de son voisin : « Jusque-là, tout va bien. » Tout le monde a en tête le discours de la Convention de la Droite le 28 septembre 2019. Lugubre. Désespérant. Un homme penché sur son pupitre. Le nez sur son discours. Sans relation avec son public. Le prophète de malheur seul, inatteignable. A l’époque, le soir de son discours, tout semblait fini. Et puis, la terrible réalité a donné raison à l’écrivain : un horrible attentat a eu lieu dans l’enceinte même de la préfecture de police de Paris quelques jours plus tard : un agent administratif converti à l’Islam massacre 4 policiers. Le silence gêné à l’égard du discours crépusculaire se transforme en un vaste soutien d’un arc qui allait du Rassemblement National à une large part des Républicains, de Nicolas Bay à Eric Ciotti ou Nadine Morano en passant par toute la droite « hors les murs ». Cet arc dessinait le futur socle du candidat Zemmour… Alors déjà, sa conseillère, Sarah Knafo, pensait à « Reconquête » pour « un mouvement, un jour ! » : 2 ans ont passé et c’est bien ce nom qui va accompagner Eric Zemmour pendant ces prochains mois au moins.

La salle en effervescence. Crédits : Maud Koffler / Livre Noir

En quelques secondes, les craintes s’évanouissent. La première chose qui frappe, ce sont les lunettes rondes sur le nez d’Eric Zemmour, qui adoucissent son visage, lui donnent l’air apaisé et concentré. La posture est bonne. Le ton est un sans-faute. Si les premières minutes, on mesure le travail et les efforts consentis pour arriver à ce résultat impressionnant, avec le rythme et l’ambiance, tout devient naturel. Le premier mot qui vient pour décrire ce discours est « métamorphose ». L’homme n’a pas simplement endossé les habits de candidat, il a littéralement mué, changé de peau. Habité par la gravité que la quête du pouvoir devrait toujours engendrer chez ceux qui le briguent, il devient charismatique. Tout n’est pas parfait, il reste quelques tics et mimiques à élaguer, mais chaque geste est savamment placé. La voix est bien posée. Eric Zemmour n’est plus seulement un homme de l’écrit, il se fait relais, il transmet la flamme d’un texte largement salué par les commentateurs les plus sévères à l’égard de son auteur.

Toute sortie est définitive

« Si je gagne cette élection, ce ne sera pas une alternance de plus, mais le début de la Reconquête du beau pays de France. » L’ambition est claire, « sans fausse modestie », mais sans arrogance. Autre changement radical, il s’appuie largement sur son public, alternant le « je » et le « nous », dans une posture presque sacrificielle. « Tout ce que nous voulons, c’est défendre notre patrie, celle de nos ancêtres, la France telle que nous l’avons connue, la France telle que nous l’avons reçue. » Les sourires sont justes, pas grimaçants ou trop éclatants. Il semble avoir refermé, par l’écoute et le travail, la séquence où il était vu comme un simple agitateur, un élément rafraîchissant qui transforme une élection jouée d’avance en championnat de débats. Gravité dégagée par la position sur le pupitre, par la scansion de son discours, mais gravité aussi dans ce qu’il a dévoilé de son programme. Il n’a pas cédé aux facilités du lyrisme. Il est parvenu à décrire des réformes parfois arides sans ennuyer. Lui qui passait pour brutal, il a tendu la main aux musulmans de France : « A ceux-là je propose l’assimilation. Devenir le compatriote de Montaigne, de Balzac, de Chateaubriand… Oui, l’assimilation est exigeante, mais pourquoi exempter les Algériens, les Maliens, ou les turcs des efforts consentis par les espagnols, les Polonais ou les Italiens. » Lui qu’on disait misogyne a brisé sa cuirasse et dévoilé un peu de ses souvenirs, et de son intimité, il a écrasé son orgueil pour conquérir l’électorat féminin.

Même sur les registres les plus prosaïquement politiques, il a su garder de la hauteur : pas d’attaque contre Marine Le Pen, une main tendue à son « ami » Eric Ciotti, mais surtout, un adversaire clairement identifié et rudement bousculé : Emmanuel Macron. « Alors, quand ce fantôme aura quitté l’Elysée et quand la gauche aura perdu sa dernière marionnette, nous la remplacerons par la France. » Et il peut se le permettre puisqu’il a lui-même récupéré la gravité qu’Emmanuel Macron a piétinée entre sa fête de la musique laide et décadente, et sa pitrerie avec McFly et Carlito. Le nouveau Zemmour peut attaquer Emmanuel Macron sans dégrader la fonction présidentielle.

Le slogan « ben voyons » décliné en pancartes durant le meeting d’Eric Zemmour. Crédits : Maud Koffler / Livre Noir

Enfin, côté programmatique, c’était équilibré et sans outrances. Il a parlé d’école, publique et libre. Il a parlé d’immigration, avec des propositions fermes et réalisables. Il a parlé d’une fiscalité qui touche le quotidien des Français sans tomber dans les propos dogmatiques qui nuisent tant aux Républicains avec leur concours de postes de fonctionnaires à supprimer ou au Rassemblement National avec son obsession de la retraite à 60 ans… On peut regretter que l’écologie n’ait pas vraiment été abordée. Mais les participants du meeting n’ont pas noté cette absence thématique : leur béatitude était complète avec l’envolée de la fin du discours ! Un désormais mythique « Vive la République, et surtout vive la France » plus tard, la Marseillaise achevée, Nathalie, habitante de Levallois ne tarit pas d’éloges : « Complet, clair, il a parlé avec ses tripes. » Un de ses amis ajoute « deux mots : puissant et convaincant ».

Les participants sont aux anges. Certains journalistes un peu moins, exaspérés qu’un ancien confrère les jette aussi souvent à la vindicte populaire. Peut-être devrait-il mesurer la puissance des ennemis auxquels il s’attaque, et ne pas ouvrir trop de fronts à la fois : les médias, Emmanuel Macron et les intérêts américains – dont les services ne vont certainement pas voir d’un bon œil la proposition martelée de sortie du commandement intégré de l’OTAN ? Enfin, saura-t-il conserver un rythme de campagne raisonnable afin de chérir cette solennité qui lui seyait si bien dimanche ?

Ces questions me venaient en quittant le meeting, quand un agent de sécurité hurla avec une voix de stentor : « Toute sortie est définitive. » A qui s’adressait-il ? Eric Zemmour a-t-il réalisé que c’est une route sans retour possible qu’il emprunte ? Au-vu de sa mue, oui, il l’a réalisé et il l’a vécu dans sa chair à Villepinte. Il a promis le retour de la France, et en attendant ce beau programme, on a assisté au grand retour de Zemmour.

François de Voyer