Politique

Mayotte : 5 ans avant la bascule ?

18 décembre 2021
Temps de lecture : 10 minutes
Marine Le Pen s’entretient avec des jeunes lycéennes de Kahani, victimes d’agressions / Image : Jordan Florentin

Cela fait 20 ans que Marine Le Pen se rend régulièrement à Mayotte. 20 années pendant lesquelles elle a pu observer la lente descente aux enfers de l’Île. Lors de ce deuxième jour de déplacement, ce sont des lycéennes, des soignantes, et des dizaines de Mahorais qui ont raconté leur épouvantable quotidien à la candidate qui estime qu’il reste peu de temps avant que Mayotte « ne bascule définitivement ». 

Plusieurs chiffres mais une seule réalité

C’est par le commissariat de Police de Mamoudzou que la candidate à l’élection présidentielle Marine Le Pen a débuté sa journée qui s’annonçait chargée. Elle s’est entretenue, sans la presse, pendant près d’une heure avec le Commissaire de la ville qui a confirmé les craintes qu’elle avait : seulement un quart des Mahorais serait réellement français, possédant des papiers.

Le commissariat de Mamoudzou / Image : Jordan Florentin

Par ailleurs, la population totale de l’île serait en réalité approximativement de 500 000 habitants et non pas de 280 000 comme l’indiquent les chiffres officiels (à noter que les services publics de l’île ne permettent en principe de subvenir aux besoins que de 120 000 habitants seulement). À sa sortie de l’Hôtel de Police, Marine Le Pen expose les mesures prioritaires qu’elle souhaiterait alors voir appliquées en urgence à Mayotte, dès son élection : suppression du droit du sol, impossibilité de régulariser sur le sol mahorais, suppression de la naturalisation automatique par le mariage, expulsion des clandestins (seulement 20 000 expulsions par an à ce stade), création d’un centre de rétention au large de Mayotte, patrouillage de drones et satellites, construction d’un « bâtiment de souveraineté ».

Le cauchemar des femmes mahoraises

Ce renforcement de la politique sécuritaire et migratoire que souhaite instaurer Marine Le Pen à Mayotte répond selon elle à l’angoisse quotidienne des femmes mahoraises en particulier. Des femmes que nous avons pu rencontrer dans le cadre d’une visite de la candidate au lycée de la ville de Kahani et plus tard au Centre Hospitalier de Mayotte. Elles s’appellent Nafissa, Noufayati, Fatima, Yokali, elles sont lycéennes, aide-soignante, agent administratif, mais elles ont surtout un point commun : elles vivent un cauchemar au quotidien. Peur d’être assassinée en se rendant au lycée, submersion migratoire dans les centres hospitaliers, vigilance sur leur tenue vestimentaire pour éviter tout harcèlement, etc.

Aida, Nafissa, Noufayati et Yokali racontent leur quotidien cauchemardesque à Marine Le Pen / Image : Jordan Florentin

Marine Le Pen s’est entretenu pendant une trentaine de minutes avec quatre de ces lycéennes toute unanimes sur ce constat. Parmi leur routine quotidienne, préférer le port de baskets à des talons. Pourquoi ? « Pour s’échapper rapidement en cas de violences, d’agressions ou de bagarres ». Cela quand, bien sûr, elles peuvent assister à leurs cours, car à Mayotte ces jeunes femmes manquent la moitié de leurs heures d’études du fait de l’insécurité régnante dans l’établissement, de l’absence régulière de professeurs ou de la crainte de prendre les transports en commun (les bus étant régulièrement l’objet de caillassages sauvages). Ces lycéennes pourtant veulent sauver leur avenir, devenir professeur des écoles ou encore journaliste, un futur qu’elle voient s’assombrir de jour en jour tant la garantie de leur intégrité physique ne semble pas être une priorité. « On est invisibilisées dans ce lycée, personne ne vient nous voir. C’est une prison ! » nous dit Yokali, l’une des lycéennes qui a souhaité échanger avec Marine Le Pen et qui nous a plus tard présenté l’entrée de l’établissement, entre grillages et barbelés. On découvre également que les chauffeurs de bus notamment scolaires, à Mayotte, se munissent de casque de motos qu’ils portent durant leur journée de travail en prévision d’éventuels jets de pierres ou pire, de tirs de balle sur leur véhicule. Une situation qui décourage ces jeunes femmes donc à emprunter ces transports en commun pour se rendre au lycée. 

Quelques minutes plus tard, Marine Le Pen s’est rendue au Centre Hospitalier de Mayotte où elle a observé l’insuffisance des moyens octroyés aux services de santé de l’Île. D’une part, un manque d’effectifs, de lits, de soignants, mais surtout et aussi, d’autre part, une surcharge de patients, pour la plupart étrangers. « 98% pour ne pas dire 100% de nos patients ne sont pas des français et mahorais ! » nous a confié l’une des aides-soignantes du CHM. Une infirmière elle nous explique que les Mahorais malades ou souffrants se déplacent parfois jusqu’à l’île de La Réunion pour se faire soigner, quand des délinquants sont eux pris en charge gratuitement par l’État français ici à Mayotte. À partir de lundi, pour toutes ces raisons, le CHM ne pourra plus traiter que les urgences absolues.

Marine Le Pen avec le personnel hospitalier de Mayotte / Image : Jordan Florentin

Par le cœur plutôt que par les chiffres

« Les Mahorais aiment la France, ils ont choisi la France, et nous nous avons choisi Mayotte »

Marine Le Pen à Mamoudzou

Face aux lycéennes comme face aux soignants, Marine Le Pen a tenu, toute la journée, à se montrer au plus près des Mahorais et des Mahoraises : danses avec eux, chants traditionnels, calins, selfies… La candidate semble définitivement chez elle à Mayotte, sur cette île qui la porte en retour dans son cœur. En effet, rares sont ces territoires en France où l’affiche d’un seul prétendant à l’Élysée recouvre les rues. Et n’est ni grimée ni tagguée. Les habitants de l’Île reconnaissent et saluent Marine Le Pen au passage de son cortège, peu discret il faut le dire, puisque composé de plus de 3 Range Rover floquées avec les logos de la candidate et biens sûr de drapeaux français. Marine Le Pen ne découvre pas la situation : elle a pu, avec ce cinquième déplacement à Mamoudzou en vingt ans, voir péricliter petit à petit Mayotte, d’où son inquiétude sur l’approche d’un « moment de bascule définitif » pour l’île qui serait désormais en « urgence vitale« . Elle dira plus tard dans la journée à la presse son attachement affectif à Mayotte, et pourquoi elle préfère raisonner avec le cœur qu’avec des chiffres (comme le feraient d’après elle Emmanuel Macron, Éric Zemmour, et Valérie Pécresse). « Les Mahorais aiment la France, ils ont choisi la France, et nous nous avons choisi Mayotte », il faut donc, pour Marine Le Pen, renverser la table et prendre enfin en compte ce département sans le laisser aux mains des Comores (une proposition que ferait Éric Zemmour et que fustige la candidate). 

Ouvrir les yeux

« Les métros ont enfin compris », c’est avec ces mots que Marine Le Pen affirme qu’enfin la métropole a réalisé ce qu’il se passait ici à Mayotte. Elle invite d’ailleurs les journalistes à témoigner de la réalité des violences du département et à rendre compte du fléau que représente l’immigration. Des conséquences d’une politique folle qu’elle constatait moins il y a encore 5 ans, mais qui se sont accrues notamment depuis l’accélération des tensions en 2021 : deux lycéens assassinés en avril, des mineurs dont les corps ont été découverts découpés à la machette sur une plage, une explosion des cambriolages et des impôts ainsi que du prix du foncier (le même qu’en petite couronne parisienne !) et enfin la crise covid passée par là. En bref, la description de « la pire des jungles » selon les mots de Marine Le Pen qui estime que seul un quart des Mahorais sont français et disposent de leurs papiers. Le lien entre immigration et insécurité semble donc évident, et il est au cœur également du discours du commissaire rencontré par la candidate le matin même : « J’ai travaillé en Seine-Saint-Denis, mais je n’avais jamais vu nulle part une situation pareille » lui aurait-il confié.

Les membres du CODIM avec qui Marine Le Pen a déjeuné à Bouéni / Image : Jordan Florentin

Ce sentiment est amplement partagé par les membres du CODIM, le Collectif de Défense des Intérêts Mahorais, qui craignent la création de milices citoyennes privée. Des Mahorais en colère donc avec lesquels Marine Le Pen a déjeuné ce hier midi au restaurant Bambou Beach, à Bouéni dans le sud de l’Île. Sur le sujet de l’Éducation, ils veulent insister sur la problématique des 1 000 classes manquantes à Mayotte, un sujet qui n’intéresse que peu de monde selon eux. L’autre sujet qu’évoque la candidate, absent il est vrai de la liste des enjeux souvent dressée concernant le département : l’écologie et la pollution, notamment celle causée par le rejet des eaux usées dans le lagon mahorais. Marine Le Pen montre alors du doigt la plage de Bouéni et s’émeut de la voir complètement vide alors même qu’il s’agit de la période de vacances de Noël à Mayotte (et qu’il fait 35 degrés !). Les raisons de ce désert touristique seraient ainsi essentiellement liées à l’insécurité sur les plages mais aussi à la pollution de ces rivages qui vient malheureusement contraster avec la beauté pourtant saisissante des paysages de Mayotte. « Un joyau qui n’a pas encore été taillé » déclarait plus tôt la prétendante à l’Élysée. 

Macron, Zemmour, Taubira, Pécresse : focus depuis Mayotte

« À Mayotte, Emmanuel Macron veut rendre les clefs de la France, en se débarrassant de l’île. Il la place au même niveau que les Comores, alors que c’est un département français » : hier soir, lors d’une conférence privée avec la dizaine de journalistes suivant Marine Le Pen à Mayotte, la candidate (qui confirme son futur slogan de campagne « Une Chef d’État pour la France ») s’est confiée et a orienté ses attaques politiques envers le président Macron, responsable si on la croit de l’abandon de « ce bijou qu’est Mayotte ». Au sujet du grand remplacement qu’évoque certains Mahorais eux-mêmes, Marine Le Pen, tout en écartant d’emblée la « partie complotiste de la théorie », affirme qu’un remplacement démographique a déjà eu lieu à Mayotte. Elle redoute par ailleurs que ce soit l’avenir promis à la métropole toute entière. Marine Le Pen accuse Emmanuel Macron de considérer Mayotte comme un boulet financier, « une simple charge budgétaire » et l’égratigne encore davantage en estimant que sa vision est uniquement budgétaire (autant que celle de Valérie Pécresse) et non humaine. 

Lors de ce point, Marine Le Pen s’est également autorisée à lâcher ses coups en ciblant ses opposants à droite Éric Zemmour et Valérie Pécresse, et la (fraichement) candidate Christiane Taubira. Elle a épinglé les propos du candidat Zemmour dans l’émission diffusée jeudi sur TPMP « Face à Baba », où il expliquait que s’il n’avait pas les parrainages d’élus LR, Marine Le Pen serait à 25% et Valérie Pécresse pas au second tour. Analysant le ton employé par Éric Zemmour, la candidate Le Pen y voit un aveu de sa part et insinue que son concurrent à droite n’a « aucune envie de voir le camp national l’emporter ». Elle croit impossible quoi qu’il en soit ses chances d’accéder au second tour. Pas plus qu’elle ne croit à l’effet Pécresse suite au congrès des Républicains. « Pécresse, c’est Juppé » nous dit-elle, avant de s’étendre sur ses « accomodements raisonnables avec l’islamisme, ses fausses promesses, et sa négligance des classes populaires ». Enfin, c’est au tour de l’une des nouvelles candidates de la gauche, Christiane Taubira, ex-ministre de la Justice, de passer au radar de Marine Le Pen : « Elle est la figure du racialisme, du wokisme, de l’indépendance de la Guyane, de la réticence envers l’État français, ce pour quoi la Gauche s’est effondrée ». 

En tout cas, Marine Le Pen a proposé un débat à Valérie Pécresse pour fin janvier, avant d’affronter Éric Zemmour début février. Une organisation de ce second débat serait d’ailleurs déjà rodée. La candidate souhaite donc mener bataille contre ses adversaires pendant les 4 prochains mois qui seront cruciaux, mais potentiellement fortement perturbés par la crise du Covid. À ce sujet, d’ailleurs, si elle est élue présidente de la République, Marine Le Pen souhaite « faire revenir immédiatement les 15 000 soignants qui ont été virés (…) Même s’ils ne sont pas vaccinés. Il y a urgence ». Elle affirme qu’Emmanuel Macron tire stratégiquement sur la corde, conscient de l’idée qu’en période de crise, les Français se rassurent en se tournant vers l’État. Et donc vers lui.

Après Mayotte, La Réunion

Marine Le Pen passera demain son troisième et dernier jour sur l’île de Mayotte, et c’est celui qu’elle a choisi pour tenir son meeting place de Mamoudzou en présence de Saïdali Hamissi (porte-parole local du Rassemblement National) et Daniel Zaïdani (conseiller départemental). Dimanche matin, elle s’envolera pour l’île de La Réunion où est prévue la visite d’une crèche vivante, des entretiens avec des élus locaux et des rencontres avec des travailleurs et salariés locaux (usine GOL, Chambre d’Agriculture, etc.).

Il s’agit du seul déplacement en outre-mer que devrait faire Marine Le Pen en cette campagne présidentielle, son agenda ne lui permettant pas de se rendre ailleurs. Jordan Bardella était lui dans les Antilles dernièrement et a prévu d’y retourner fin janvier. Quoi qu’il en soit, Marine Le Pen a promis aux Mahorais de ce jour, qu’elle « n’oublierait jamais Mayotte. »

Jordan Florentin