Psychologie du renoncement : retour sur une polémique au procès du Bataclan

Qui nous fera croire que c’est avec des bougies allumées et des bons sentiments que l’on arrêtera ceux qui ont décidé de détruire notre société ?
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur email

Alors que le procès du Bataclan réveille la mémoire des djihadistes qui ont semé la terreur d’un bout à l’autre de l’Hexagone, les Français se redécouvrent à la fois vulnérables et impuissants. Comme si rien ne les avait préparés à affronter une histoire redevenue tragique. Par-delà le choc et l’émotion du moment, n’est-ce pas à un véritable désarmement psychologique que nous sommes confrontés ?

En octobre dernier, le journal Le Monde s’en prenait au père d’une victime du Bataclan dans un article consacré au procès des attentats. Qualifié par le journal de “père haineux”, les gardiens de la bien-pensance n’admettaient pas que celui-ci exprime de la colère à la fois contre les meurtriers de son enfant mais aussi contre tous ceux, associations de victimes en tête, qui étaient “frappés”, selon lui, du “syndrome de Stockholm”. Le verdict du journal tombait alors, imparable : “Extrême droite.” Cet “homme en colère” alimentait en effet “un militantisme d’extrême droite ancien et virulent”.

Nous le saurons désormais, les émotions ont une couleur politique : la colère, c’est l’extrême droite. Heureusement, à l’inverse, nous apprenait le journal, la douleur de la plupart des parties civiles “ne déborde pas dans le champ politique”. Et en effet, dès 2015, un journaliste dont la femme vient d’être assassinée au Bataclan écrit, dans une lettre ouverte qui deviendra un livre, la célèbre formule “Vous n’aurez pas ma haine”, considérée désormais comme un indépassable mantra par tous ceux qui expliquent aux victimes comment il convient de bien réagir à l’horreur.

Les victimes de l’attentat du Bataclan.

En 2016, alors que la Belgique est touchée à son tour par des attentats (bilan 32 morts et 340 blessés), un père écrit à son fils dans une lettre diffusée par les médias et les réseaux sociaux : “Papa est triste et te demande pardon (…) Je doute de ce que j’ai à t’offrir. Je doute que mes bras puissent te protéger jour et nuit de la bêtise (sic) des uns et des autres.”

De nombreux parents ont pris ainsi la plume pour exprimer leur désarroi et leur souffrance devant un “monde devenu fou, où la haine n’a jamais trouvé autant écho”. Et tous ont formulé cette même demande de pardon à leurs enfants.

Que s’est-il passé pour que les victimes de crimes barbares en viennent à se rendre responsables du drame qui les accable ? Écrase sous le poids de la mauvaise conscience, l’homme occidental semble ne pas parvenir à faire face à ceux qui viennent l’assassiner au nom de leur idéologie. Il s’effondre, pleure et désormais demande pardon, endossant par là-même la culpabilité des crimes qu’on lui inflige.

Ces sanglots de l’homme blanc, pour reprendre la formule de Pascal Bruckner, s’inscrivent dans une longue dérive idéologique caractérisée par des décennies de culte de la repentance et de la haine de soi. Nous voilà donc tétanisés, sidérés, psychologiquement désarmés. Et c’est sans doute ce qui devrait le plus nous inquiéter lorsque l’histoire se redécouvre tragique.

Churchill en mai 1940, devant la chambre des communes, faisait le constat que les anglais avaient devant eux une épreuve des plus douloureuses. Mais il parvenait surtout à trouver les mots non pour les consoler mais pour les aider à trouver en eux-mêmes la force de se lever et de combattre la barbarie qui les assaillait : “Vous demandez, quel est notre but ? Je peux répondre en un mot : la victoire, la victoire à tout prix, la victoire en dépit de la terreur, la victoire aussi long et dur que soit le chemin qui nous y mènera ; car sans victoire, il n’y a pas de survie.”

Bistrot Le Carillon après l’attaque du 13 novembre.

N’oublions pas alors qu’avant de vaincre les nazis, Churchill avait dû préalablement triompher des pacifistes pour qui l’appeasement tenait lieu de politique. Heureusement pour nous comme pour les Anglais, à l’inverse de ceux qui prônaient un arrangement avec Hitler, Churchill revendiquait au même moment la guerre à outrance. Les Allemands ont alors vu se dresser en face d’eux un “homme de colère” pour qui la liberté et la sauvegarde de son peuple n’étaient pas négociables.

Il faudrait sans doute le rappeler aux chantres de la bien-pensance : la colère est souvent une saine vertu. Car enfin, qui nous fera croire que c’est avec des bougies allumées et des bons sentiments que l’on arrêtera ceux qui ont décidé de détruire notre société ?

Frédéric LASSEZ

2 réponses

  1. Cette glorieuse référence historique rappelle brillamment que notre survie dépend de la victoire sur la barbarie ne peut advenir que si nous retrouvons notre capacité de colère avec une determination non négociable.

  2. La colère est certes naturelle. Elle n’en demeure pas moins un péché capital. Et ce, à raison — car elle aveugle, elle submerge. Churchill d’ailleurs ne recommande pas la colère, mais la détermination, l’intransigeance.

    Les chantres de la bien-pensance en vérité n’ont rien contre la haine — dont ils sont d’ailleurs eux-mêmes emplis. Ce à quoi ils font barrière, très adroitement, est *l’action*. En d’autres termes, tout élan vital de notre culture, culture qu’ils haïssent pour des raisons qui sont les leurs. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont en commun avec les auteurs desdits délits.

    Il n’y a pas besoin de haine pour abattre un chien enragé. Nous n’avons pas besoin de haine pour défendre notre culture. Juste de détermination et d’intransigeance. Et de lucidité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

engage