Identité

Quand les habits communautaires s’infiltrent dans le sanctuaire scolaire

14 juin 2022
Temps de lecture : 6 minutes

L’année 2019 enregistrait une amère comptabilité. Entre la rentrée scolaire et la période estivale, 935 signalements « d’atteinte au principe de laïcité » ont été comptabilisées par les services du ministère de l’Éducation Nationale.  Dépassant même le cadre des banlieues, la promotion de vêtements communautaires remet en question les principes laïques dans leur essence. Décryptage statistique et analyse d’un phénomène en pleine croissance.

« Le proviseur m’a dit qu’il en avait marre, qu’on était trop de filles comme ça au lycée. Y’en une, puis deux, puis trois et chaque jours il voit que ça augmente » témoigne Maïssa dans les pages du Figaro du 14 juin dernier. Dans son lycée de banlieue parisienne, les abayas – ces robes traditionnelles moyen orientales – sont légion et embarrassent le personnel éducatif, souvent impuissant. Dans un communiqué de presse, le ministère de l’Education Nationale explique que ces faits sont « en hausse » et que l’ « on reste à un niveau élevé de signalements caractérisés ».

Une bascule tragique mais nécessaire

Le décompte de ces dérives, qui concernent tant les élèves que leurs parents, a été révélé aux yeux du grand public au travers d’un fait de société : l’assassinat de Samuel Paty aux abords d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine par un djihadiste tchétchène. Le caractère barbare de l’acte a profondément ému l’opinion qui, peu à peu et par effet de pression, a incité les pouvoirs publics et les médias à enquêter sur les conditions de travail des enseignants.

Les zones d’ombres – désormais éclaircies – qui entouraient son meurtre font maintenant état d’un certain aveuglement de la hiérarchie face aux menaces régulières qu’enduraient les professeurs, et ce au-delà du département des Yvelines. Supposés garantir l’intégrité physique et morale des fonctionnaires, ces signalements intègrent des données plus spécifiques. « L’ensemble des faits se passent à 51 % dans les collèges, une tendance assez stable, autour des questions vestimentaires du port du voile ou des jupes très longues. Puis nous avons 26 % des incidents dans les lycées et 23 % dans les écoles maternelles et élémentaires » a précisé le ministère. Le constat est sans appel. Aucune classe d’âge n’échappe à ces manifestations délétères qui alourdissent le fardeau déjà lourd des enseignants.

Le mutisme de l’Education Nationale

L’avancée législative majeure du 15 mars 2004 énonçait déjà la règle, quasiment 20 ans après l’affaire charnière du voile de Creil : « Le port de signes et de tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est prohibé ». Toutefois, dans les collèges et les lycées, des professeurs plus ou moins anonymes dénoncent l’infiltration de vêtements indéniablement liés à une pratique religieuse. Le cadre privé dans lequel doit normalement s’exercer la pratique de la foi est franchit, devenu parfois obsolète dans certains quartiers. Même si dans l’espace public ces signes sont autorisés, l’école élémentaire, le collège et le lycée demeuraient des sanctuaires où la religion n’intervenait pas.

Au fil des commissions sénatoriales, la sénatrice LR Jacqueline Eustache Brinio, rapporteur du projet de Loi Séparatisme s’employait à alerter l’exécutif sur le besoin impératif d’une ligne directrice. « Des auditions, nous en avons eu des dizaines ces dernières années (…)nous avons eu le voile, le halal dans les cantines, le burkini et maintenant les vêtements, c’est une revendication religieuse, islamiste et politique à laquelle il va falloir poser une limite. ». Elle précisera que les parlementaires comme les fonctionnaires d’état ont « besoin d’une colonne vertébrale, de l’expression d’une volonté politique ». Un chantier d’ampleur qui attend le fraîchement nommé Pap Ndiaye à la tête de la rue de Varenne, dont la sénatrice déplore en apparté l’éloquente discrétion.

« La loi est très claire »

« Il faut qu’il ait un discours aussi ferme que son prédécesseur sur le respect de la laïcité. Ses prises de position passées sèment le doute. Il doit le lever », souligne le vice-président de la commission de la culture et de l’éducation, Max Brisson. Récemment interrogé sur ce sujet au détour d’un déplacement en province, le Président de la République a rappelé le principe de la loi, et son esprit « La loi est très claire : pour tous les élèves dans nos écoles, il n’y a pas de signes religieux, quels qu’ils soient », a répliqué le chef de l’Etat. Une cabriole tactique qui soignera l’aile républicaine de son camp tout en assurant les plus libéraux de son attachement à la lecture plus anglo saxonne de la laïcité.

Une pratique inconsciente et mécanique

Comment et pourquoi de jeunes femmes et hommes, nés et élevés dans le carcan républicain manifestent-ils ce criant besoin identitaire ? Pour Delphine Girard, agrégée de lettres classiques et professeur en REP (Réseau d’Education Prioritaire), la source des maux vient d’un « fossé philosophique qui se creuse depuis plusieurs décades entre le bureau du professeur et le premier rang de ses élèves ». Autrement dit, d’un manque d’apprentissage de l’Histoire, de l’héritage des Lumières, de la lutte des « laïcards » pour canaliser le dogme au profit du religieux. Désabusée, elle affirmera que « nous, professeurs, ne parvenons plus à faire de nos élèves des héritiers ». Pour tempérer ce sombre dessin, elle rappellera que « porter des vêtements qui défient clairement la loi de 2004 nécessite une conscience politique que des lycéens, surtout dans les quartiers défavorisés n’ont pas forcément ».

Elle tient surtout à dénoncer la défaite de l’apprentissage, l’échec de la transmission de principes fondateurs qui ont permis à la France de se perpétuer, de créer l’harmonie entre le rationnel et la croyance : « Il ne faut pas se tromper, ce n’est pas spontané » confirmera t-elle au Figaro.

Le déficit identitaire d’une frange conséquente des élèves expliqueraient cette quête d’affiliation à un univers culturel attrayant, vivant et dynamique. L’Islam et ses manifestations les plus ostensibles seraient donc un prétexte pour combler le vide. Le regretté Jean-Pierre Bacri le décrivait en une formule pertinente : « le problème quand on vide les gens du naturel, c’est qu’ils ont tendance à le remplir dans la précipitation ».

Professeur : métier à risque

Ces données spécifiques s’ajoutent à une lourde nomenclature mise en place depuis quelques années par les pouvoirs publics. Elle vise à identifier et quantifier la vulnérabilité de la communauté éducative et des professeurs face à leur environnement.

En 2014, L’Insee publie un rapport intitulé « Éducation Nationale : des métiers exposés aux menaces et aux insultes ». L’état des lieux y était déjà consternant. Chaque année en moyenne « 12% des professeurs déclaraient faire l’objet de menaces ou d’insultes (…) une proportion près de deux fois plus élevées que dans l’ensemble des autres professions ». A cela s’ajoute le personnel éducatif qui à 46% « indiquent être insultés, menacés jusqu’à développer des séquelles physiques et morales ». La défiance qui s’est instaurée contre les Hussards Noirs et leurs supplétifs minent considérablement leur tâche angulaire qu’est la transmission des savoirs.

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