Société

Rap français : le Maelström de la libre expression

27 juin 2022
Temps de lecture : 12 minutes

Présent sous une myriade de plateformes et s’ingérant dans tous les styles musicaux, le rap est devenu la première catégorie musicale écoutée en France. Qu’en est-il néanmoins des messages diffusés et de l’imaginaire qu’il suscite auprès du public ? Généalogie sémantique et visuelle d’un style musicale controversé.

« Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position » clamait le chanteur Youssoupha dans son titre Memento. L’une des figures de proue du rap conscient décrivait un phénomène sous-tendu à la pratique musicale : la revendication à visée politique. De la contestation douce aux plus grandes dérives, Livre Noir a cherché à compiler les punchlines les plus révélatrices d’un certain malaise français.

Posture victimaire et séparation

Au fil des clips que la rédaction a visionné, un élément visuel se dégage immédiatement. Il s’agit d’un sentiment de séparation, de dépossession de l’espace public tant les participants font preuve d’impétuosité. Les rodéos urbains, les scènes de guérillas provoquées, la mise en avant des armes, la démonstration du matérialisme le plus primaire et de la consommation à tue-tête : tout est condensé pour nous donner le sentiment d’être étranger à cette dimension parallèle qui évolue pourtant sur le territoire français.

La palme d’honneur revient au rappeur Médine, régulièrement conspué pour sa proximité avec les mouvances fréristes de l’Islam. Il a tenu à se produire au Bataclan, déclenchant la colère des associations de victimes du dramatique attentat de novembre 2015.  Celui qui souhaitait « crucifier les laïcards » s’emploie depuis quelques années à formuler des velléités politiques, sans cacher son accointance avec la France Insoumise.

Plus récemment, dans son titre intitulé Grand Paris, Médine et ses compères brossaient un portrait acerbe de la société française. Visionné par plus de 35 millions de personnes, il est l’un des clips les plus plébiscité par le public francophone.

« J’fais du son pour les cochons végétariens (…) on fête les émeutes quand tu fêtes la Toussaint ». Simple provocation ou volonté assumée de mettre en opposition les populations à majorité musulmanes des quartiers prioritaires et la population chrétienne ? Seule les auditeurs statueront, si toutefois ils en ont le recul nécessaire. Dans Kyll, il ajoutait « j’ai des fous rires nerveux dans leurs mémorial », comme s’il ne se sentait pas appartenir à cette communauté de destins voulue par le Général de Gaulle à l’issu de deux guerres dévastatrices. Persévérant dans le champ de la segmentation, il confirmera sa posture : « je n’ai pas rasé ma barbe en l’honneur de mes ancêtres ».

Au fil du deuxième couplet de Grand Paris, un dénommé Lartiste intervient : « Papi t’a défendu est ce que tu t’en souviens (…) mon frère t’a agressé y’a que ça que tu retiens (…). On assiste là à un enchevêtrement incohérent de propos. D’abord, l’idée selon laquelle les combattants Tabors, sénégalais et algériens – sans rien enlever à leur bravoure – se seraient tous sacrifiés sur l’autel de la survie française sans que les combattants de souche n’aient eut à lever le petit doigt. Ensuite, et toujours selon notre intéressé, le peuple français serait intrinsèquement mauvais. Pour ces artistes issus de l’immigration, il s’agirait de s’affranchir de la société, d’évoluer en parallèle et de ne pas participer à cette communauté nationale xénophobe : « j’fais ma vie je fais mon bif je calcule pas les racistes ».

Tous deux entonneront gaiement le refrain : « La banlieue influence Paname, le Maghreb influence Paname, l’Afrique influence Paname » pour abonder dans le sens d’un multiculturalisme inévitable.

Pour conclure, un certain Alivor exprimera sa frustration en crachant sur l’une des figures fondatrices de la filiation républicaine française : Marianne. « J’viens pisser sur l’Élysée (…) avant d’assoir Marianne sur la corne d’Afrique pour plus qu’elle arrache les ivoires (…) Paris est propre on lui fait du sale ». Perpétuation des mythes post-coloniaux, déchaînement de violence sémantique contre les symboles nationaux : le cocktail est presque mixé, la goutte de tabasco incombera au groupe Tandem qui, au début des années 2000, proclamera dans son clip 93 Hardcore la prose suivante : « La vie que j’ai tu la connais par cœur parce que c’est partout la même, j’baiserais la France jusqu’à ce qu’elle m’aime (…) même condamné on ramasse des condi (peines conditionnelles ndlr.) rien qu’on combine ».

« Contrôle abusif, j’baise l’État sans préservatif »

Plus récemment, c’est le rappeur Roubaisien ZKR qui relativisait les attaques au mortier dont la police fait régulièrement l’objet, allant même jusqu’à les mettre en scène dans un clip au quelques 16 millions de vues : « Frotter la bavette (partie arrière des motos cross ndlr.) contre le sol c’est devenu un crime (…) normal que les ptits veulent que le comico (commissariat ndlr) crame ».  Dans cette ville minée par la pauvreté, la délinquance et l’intégrisme religieux, la promotion de ce contenu auprès d’un public juvénile et malléable pose de sérieuses questions éthiques, même pour un artiste.

Il ajoutera, traitant des peines de justice dont il est victime qu’il est « capable de faire douter la juge » car « c’est un art d’embobiner » regrettant de surcroît que la zone soit « carbominée » par « les cars de cochon ». Cette thématique de la roublardise est régulièrement utilisée par certains rappeurs afin d’attester d’un certain le laxisme de la justice française. Tout autant Roubaisien, le rappeur Rimkhana glorifiait dans l’un de ses clips, le terroriste Lionel Dumont, ancien membre islamiste du « Gang de Roubaix ». Cette collusion entre milieu du stupéfiant et l’intégrisme religieux est ici démontrée par le verbe : « 50 franc la demi (plaquette de shit ndlr.) on a tous un démon, jviens marquer mon époque comme Lionel Dumont ».

Paname Boss : cas d’école des dérives artistiques

Dans son clip Paname Boss qui enregistre près de 27 millions de vues, le rappeur des Yvelines La Fouine convie une multitude de comparses. Ils s’y succèdent pour parler de leur quotidien et leurs aspirations. Notre principal intéressé entame les hostilités : « Contrôle de keuf, nique ta mère j’ai pas mes papiers, inculpé y’a qu’à la salle de sport que j’ai un casier (…) nique sa mère le commissaire et son salaire de misère (…) contrôle abusif, je baise l’état sans préservatif, mes rebeus trouvent ça jouissif ». La ligne est claire, l’adversaire est désigné ; la Fouine cède la parole à ses émules, à l’image de Tunisiano.

Celui-ci établit le sacrosaint lien entre pauvreté et délinquance : « Trop souvent ceux qui ont une vie de clebs (chien ndlr.) deviennent des bandits (…) vaut mieux un fils au hebs (prison ndlr.) qu’un fils qui mendie ». De quoi placer des générations entières de jeunes hommes, désaffiliées et vulnérables, face au chemin de la criminalité sans qu’ils aient à éprouver de remords.

La haine de la police est un corollaire incontournable. La qualification la plus récurrente est celle de « porc » que l’on pourrait aisément caractériser de raciste. Si elle peut être entendue d’une aversion pour un animal crasseux, elle peut aussi être liée au concept religieux du Haram (Illégal en islam). Dans les deux cas, cela relève de l’insulte gratuite alors que les policiers sont quotidiennement soumis à la pression de la rue et à la pression de la hiérarchie.

L’autre perspective, plus insidieuse, est rappelée par les anciens du rap : « Nos chansons, c’est donner dla confiture à des cochons » dans Biopic du sémillant Médine ou encore « Colonisé par des porcs, mon peuple a perdu toute ses terres » dans Les Meilleurs de Booba. Le Rappeur La fouine réalise même la synthèse : « On a fumé un keuf pour l’aïd » dans son titre Fouiny Gamos.

Anthologie non exhaustive de ces affronts : « Bah ouais ma le-geu, j’ai ves-qui les porcs, j’ramène la dope à bon port » dans MILS de Ninho ; « Mort aux porcs, à mort les cops, on les abîmes » dans Fuck le 17 de 13 block ; « Les porcs je pisse dessus, je m’efforce de vivre ici » qui survient dans le Premier chagrin du jour de Guizmo, mais le plus éloquent demeure : « Il faut qu’on crame le corps des porcs, sur le beat on s’exclame » proférer dans Mise à Flow du rappeur Davodka.

La haine de ce que nous sommes

Le discours anti français est tout autant relevable. Le plus rôdé à l’exercice reste Kaaris, Armand de son prénom qui ne cache pas son désamour du drapeau tricolore : « Bleu, Blanc, Rouge j’vais te baiser je suis venu t’annihiler »dans Comme Gucci Man ou encore « j’vais rajouter du rouge sur ce putain de drapeau français » dans Intro Or Noir partie II. Son homologue Lacrim complètera ces envolées par un léger : « Jveux rentrer dans le cul de la France ».

Rohff, légende émérite du rap français, ajoute à la détestation de la France la détestation des français. Sournoisement il emploie des mots de l’argot arabe pour dissimuler son message : « Je dépouillais les veste Chevignons des petits Gaouri (Français ndlr.) ». Il nous affuble également du qualificatif de « Kouffar », en somme, de mécréants. Voici venu le temps, non plus des cathédrales, mais des croisades…

Le plus audacieux reste Nick Conrad, dont la triste notoriété s’est faite sur le dos d’une polémique brûlante. Son titre PLB – entendez bien évidemment Pendez Les Blancs – a fait sensation dans la sphère médiatique par ses propos qui dépassaient l’entendable. Apologie du meurtre, du viol, de la torture, de la traite esclavagiste à la seule adresse de ce qu’il appelle les « Blancs ». Alors que son refrain se compose d’une cinquantaine d’occurrence au rythme de « Pendez les blancs », d’autres assertions sont éloquentes : « Ce n’est que le commencement, je suis venu inverser le commerce gulaire-trian » ou encore « Divertir les enfants noirs de tout âge, petits et grands, fouettez les fort faites le franchement, que ça pue la mort et que ça pisse le sang » sans compter le fait qu’il « rentre dans des crèches, tue des bébés blancs ».

La grammaire du sexisme

Mais s’il y a bien une thématique controversée dans le rap français, c’est la définition des relations hommes-femmes, rarement placées sous le signe du respect et de la considération.

Dans le clip Paname Boss cité plus haut, le rappeur Tunisiano annonce la couleur : « Ce soir on claque des sommes astronomiques (…) t’es vierge (bouffonne !) que sur ton signe astrologique ». Argent-roi et promotion de la pudeur imputable seulement à la femme. Le rappeur Fababy complètera quelques minutes plus tard : « Non ma belle l’amour rend pas aveugle on t’as juste baisé dans le noir ».

Le rappeur parisien Moha La Squale, depuis reconnu coupable de séquestrations et de violences sexuelles avait annoncé dans son clip Chill qu’il « encule la France de Marine (Le Pen ndlr.) ». Spécifiant dans la foulée son appartenance ethnique, information visiblement primordiale : « j’suis beurre au chocolat » et proclame son soutien à la cause éculée de « Zyed et Bouna ». Un mélange des genres audacieux qui ne fera néanmoins qu’aggraver son cas auprès de l’opinion, mais pas auprès de la justice qui a statué sur son cas : six mois de détentions à domicile en avril 2020.

L’un des artistes qui se détache dans le florilège sexiste est le rappeur originaire de Blois, Niro. Celui-ci peint une image très personnelle de ses fans féminines : « Quelle ironie y’a 10 piges, cette pute faisait la belle devant nous, maintenant elle suce tellement mon équipe, qu’elle en a des croutes sur les genoux (…) C’est chelou t’es pas une cochonne mais ta schnek elle pue le sanglier ». De quoi susciter un élan d’inspiration neuf à Prévert et Brassens. Le refrain de sa chanson Viva Street – célèbre plateforme de mise en relation d’escorts girls – entonne également un gimmick singulier : « 90 euros la passe, Viva Street ». Apologie de la prostitution, dégradation de l’image de la femme…

Le roubaisien cité plus avant ZKR, complète ce sombre panorama : « Sa chatte s’ouvre comme un clic clac abîmé par l’usure (…) Cendrillon faudra qu’elle suce pour monter dans le carrosse ». Une emphase métaphorique qui ne lui vaudra sûrement pas les réprimandes de Caroline de Haas alors même que son clip totalise des millions de vues auprès d’un jeune public. Son voisin lillois Gradur, ancien de la Légion Étrangère recyclé dans le monde du rap, n’a pas de mots assez doux pour vanter ses mérites auprès des femmes : « C’est quoi qui t’intéresse c’est ma bite ou mon buzz, mon shit ou ma beuh j’crois que cette salope veut un putain de feat avec ma queue ». Ajoutant à sa prose : « J’aime pas l’amour je préfère acheter ta go, 500 euros gros c’est le prix des allocs (…) ». Voilà qui ravira les services trésoreries de la CAF.

La glorification de la violence

Le commun dénominateur de tous ces artistes repose sur la surreprésentation de la violence dans les images et dans les mots. L’esthétisation de la violence est un caractère central dans la compréhension des mécanismes artistiques liés au rap : Armes de guerre, stupéfiants, femmes faciles et drogues en abondance : tout cela renvoi à un sentiment de puissance effréné qu’ils déroulent abondamment par des combats de boxe improvisés, des scènes de vols, des rixes entre bandes, des contrôles de police qui dérapent…

Rim’k, chanteur émérite du groupe 113 est un précurseur de cette filiation, notamment avec son clip emprunt des saveurs des années 2000 Pour ceux. Il en appelle aux « rajels », les hommes pieux et pas à « ceux qui s’chient dessus » mais aussi à ceux « qu’ont un fusil qui peut t’faire valser un sanglier ». Reprenant le flambeau, Gradur corroborera dans un de ses freestyles : « On a des armes pour éviter le dialogue ». Éloquent.

Le rappeur Sofiane est également l’un des pionniers du rap hardcore où les « outils » prennent une place prépondérante : : « Ramène des armes et de l’alcool on va feater j’prépare un putain d’coup d’état dans la cité » son « Baw Baw » régulierou l’intemporel « Tokarev 11.43 pas d’prises de lutte » font partis de ses marottes favorites.

Dans nombre de ses clips comme Ma cité a cracké ou 93 empire, la démonstration des armes tend à créer une atmosphère virile et coercitive. La Douce France d’un Charles Trénet paraît à des années lumières des attentes de l’industrie musicale moderne. Fianso s’était fait notamment connaître pour avoir bloqué l’une des branches de l’autoroute A3 en pleine heure de pointe, rabrouant les usagers les plus vindicatifs à coups de « Nique ta mère ». La France des travailleurs et du diesel appréciera probablement la démarche. Même s’il  aborde ces sujets avec un soupçon de gravité et de regret, le rappeur marseillais Soso Maness fait régulièrement sensation pour ses textes empreints d’une réalité glaçante : « Aucun scrupule dans mes méfaits, je n’en ai rien à foutre tant que le biff il rentre, (…) On sait tous très bien ce qui se passe dans le sud, assassinats réseaux et kalash ». Le rap est décidemment plus qu’un trivial style musical, il est une plateforme d’expression à part entière

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